Terme qui vient du latin « spectare », qui signifie « voir ce qui apparaît ». Le respect met donc en question le regard et ses différentes formes. On parle ainsi du regard inquisiteur de celui qui « inspecte », ou du regard méfiant que l’on porte sur celui que l’on « suspecte » et que l’on « dévisage ». Quel est donc le regard du respect ?
Là encore, l’étymologie peut être utile quant au sens de la notion. Littéralement « re-spectare » signifie « re-voir », ou si l’on veut « reprendre son regard », passer du regard spontané, « extérieur » au regard réfléchi, « intérieur ». En quelque sorte regarder la personne par delà le personnage. Le personnage, c’est l’individu dans sa fonction déterminée, dans le rôle qu’il joue dans la société, l’entreprise, à la place qui est la sienne, au rang qu’il occupe. Ainsi les plus hauts personnages de l’Etat, les « personnalités » les plus en vue, celles qui ont en charge d’importantes responsabilités imposent d’autant plus le respect que leur pouvoir fait impression. Respecterions-nous autant les juges sans leurs hermines disait Pascal , analysant dans ses Pensées « les cordes qui arrachent le respect des uns envers les autres « ? La personne, c’est tout homme en tant qu’être autonome, sujet de droits et de devoirs, à commencer par celui de respecter en lui-même et en autrui sa nature d’être libre et responsable. Ainsi, le regard du respect n’est pas celui que l’on porte sur l’autre parce que, comme on dit « c’est quelqu’un », mais tout simplement parce qu’il est « personne », un être humain singulier et universel. Il est ce regard que seul peut avoir sur l’autre et sur soi un être capable de sentiment moral. Le respect est en effet ce sentiment auquel paradoxalement nous oblige notre humanité: le sentiment de notre dignité d’être raisonnable. Si les choses ont un prix, seul l’homme a une dignité, disait Emmanuel Kant. Ou, pour parler comme Emmanuel Lévinas, le respect est le regard non de celui qui « dévisage » l’autre, mais de celui qui l’« envisage », qui le reconnaît comme quelqu’un avec lequel il peut dialoguer. Le visage, « c’est la face illuminée par la parole » écrit très justement le psychanalyste lyonnais Denis Vasse.
Quel est donc le regard des femmes et des hommes oeuvrant à l’intérieur d’une entreprise qui se veut « humaine « ? Regard attaché au statut, à la fonction occupée ? Regard descendant – pour ne pas dire condescendant – en fonction de la place dans une hiérarchie forcément nécessaire , regard accompagnant trop souvent un management « par pression » payé en retour d’un respect forcé ? Regard soucieux de permettre à chacun de développer ses compétences, de prendre des initiatives, de participer au projet et à la vie de l’entreprise, regard facilitant le consentement à une autorité reconnue parce qu’exerçant son pouvoir de manière concertée selon des règles claires et acceptées pour une meilleure synergie d’ensemble ? Regard d’hommes responsables, hommes de décision et de dialogue, soucieux d’efficacité et d’équité, et qui ne sacrifiant pas pour autant leurs convictions et leur conscience, recherchent en situation le difficile compromis sans la compromission?
Si le grec « éthos » qui a donné « éthique » veut dire d’abord cette « manière d’être » soucieuse de développer l’être de celui qui l’adopte, il y a fort à parier que pour développer son « être », l’entreprise ait tout à gagner à ce que chacun de ses membres se sente respecté, « considéré » comme on dit: c’est alors qu’il s’épanouira dans ce qu’il fait et se sentira davantage responsable de ce qu’il est. C’est aussi alors que l’entreprise ne sera pas seulement perçue dans sa fonction économique, mais sera vue comme ce maillon indispensable à la création du lien social et à la construction d’une vie sensée.
Le respect est bien la première des « ressources humaines ». Irréductible à ce que nos experts en ce domaine peuvent connaître et vouloir nous apprendre du fonctionnement psychique et comportemental de l’homme. Cette ressource-là n’est pas de l’ordre du savoir, ni du savoir-faire, mais du savoir-être. C’est pourquoi chacun peut et doit s’y ressourcer, si « humain » il veut « être ». Jean Bezel.